KRISTINA ROZHKOVA – UNBEWITCHED

Avec Unbewitched, la photographe russe Kristina Rozhkova signe un ouvrage aussi troublant qu’envoûtant, où la photographie devient un territoire de résistance intime face aux fractures du réel. Publié en 2026 par les éditions japonaises United Vagabonds, ce livre de 104 pages rassemble plusieurs années d’images réalisées en Russie puis dans le contexte de l’exil de l’artiste. À travers des portraits de proches, d’amis, de couples et de jeunes figures queer, Rozhkova compose un récit visuel où le conte de fées se fissure sous le poids de l’histoire contemporaine. Le titre, Unbewitched — littéralement « désenchanté » — évoque ce moment où le sortilège se rompt, où les illusions cèdent la place à une réalité plus rugueuse. Les photographies oscillent entre rêve et désillusion, beauté et grotesque, tendresse et inquiétude. Corps couverts de boue, regards absents, mises en scène étranges et paysages presque mythologiques construisent un univers à la fois poétique et dérangeant. L’artiste revendique cette esthétique du malaise comme une manière de questionner notre rapport au confort, à la normalité et aux récits collectifs. Derrière la fantaisie visuelle se dessine le portrait d’une génération confrontée à la guerre, à la répression politique et à l’exil. Les protagonistes photographiés deviennent les acteurs d’un théâtre fragile où chacun tente de réinventer sa place dans un monde en crise. Le livre explore également la notion de refuge, notamment à travers les espaces ruraux et les datchas russes, transformés en laboratoires d’imaginaire. L’intimité qui lie Rozhkova à ses sujets confère aux images une rare intensité émotionnelle. Chaque photographie semble suspendue entre confession personnelle et allégorie universelle. Loin du documentaire classique, Unbewitched privilégie l’ambiguïté, laissant au spectateur la liberté d’interpréter les symboles qui traversent l’ouvrage. Les animaux, les gestes insolites et les métamorphoses corporelles participent à cette narration où le réel n’est jamais totalement stable. L’ensemble compose une méditation visuelle sur la perte de l’innocence, la fin des illusions et la nécessité de continuer à inventer des mythes pour survivre. À la fois journal de bord d’une époque tourmentée et manifeste esthétique, ce premier grand livre international de Kristina Rozhkova confirme l’émergence d’une voix singulière dans la photographie contemporaine. Entre réalisme social, dark fantasy et poésie de l’étrange, Unbewitched s’impose comme une œuvre marquante, capable de transformer la désillusion en puissance d’imagination.