Avec Find Me Paradise, publié en 2026 par les éditions allemandes Kehrer Verlag, Benita Suchodrev compose moins un album qu’une traversée de la condition humaine, entre désir, vertige et besoin de rédemption. L’ouvrage rassemble près de vingt années de photographies et fait dialoguer portraits, scènes documentaires, fragments urbains et visions presque oniriques. Ici, pas de récit linéaire ni de géographie balisée : les images, parfois séparées de plusieurs années et de centaines de kilomètres, sont recomposées pour faire naître de nouvelles correspondances. Un visage répond à un animal, un corps à un objet, une scène de nuit à une trouée de lumière ; l’ensemble produit une étrange grammaire visuelle où le réel bascule vers l’allégorie. Oiseaux inquiétants, fruits mûrs, forêts solitaires, corps vulnérables et figures nocturnes composent un monde à la fois familier et dérangeant. Suchodrev photographie ce qui échappe aux catégories rassurantes : l’intime côtoie le grotesque, l’érotisme la mélancolie, la beauté une violence sourde, tandis que chaque image semble conserver quelque chose d’inachevé. Son noir et blanc dense, ponctué de tirages en duotone, accentue cette impression de clair-obscur existentiel. Le livre avance par chocs et par échos plutôt que par démonstration, laissant au lecteur le soin de relier les fragments. Cette construction lui donne une dimension presque cinématographique : on ne regarde pas seulement des photographies, on entre dans une succession de scènes dont le sens se transforme au contact des suivantes. Parmi les motifs marquants figurent les nuits berlinoises, héritières du travail de Suchodrev sur les marges de la vie urbaine, mais aussi des images plus silencieuses et tendres qui introduisent une respiration inattendue. L’une des forces du livre réside dans cette oscillation permanente : l’ombre n’exclut jamais la lumière, et la douceur peut se teinter d’inquiétude. Le « paradis » du titre n’est donc pas un lieu découvert par la photographe, mais une aspiration, quelque chose que l’on entrevoit fugitivement sans jamais pouvoir le posséder. Find Me Paradise parle ainsi moins du bonheur que de notre désir de le chercher, même lorsque le monde nous offre surtout ses contradictions. Les photographies refusent les réponses définitives et privilégient le doute, le trouble et les zones d’ombre. À l’heure où les images sont consommées dans la vitesse, Suchodrev propose un livre qui demande de ralentir, de regarder les rapprochements, de revenir en arrière, de laisser une photographie contaminer la suivante. Son travail documentaire devient une matière poétique sans perdre son ancrage dans le réel. Find Me Paradise apparaît finalement comme une cartographie sensible de nos contradictions : notre désir, notre solitude, notre fascination pour la nuit, notre vulnérabilité face au temps et notre obstination à chercher, malgré tout, une éclaircie. Un livre sombre, sensuel et magnétique, qui transforme vingt années d’archives en une constellation et fait de la photographie non pas un miroir du monde, mais l’un de ses rêves les plus troubles. L’ouvrage de 400 pages est maintenant disponible sur la boutique en ligne des éditions Kehrer Verlag.